Les illusions techniques

O sensei nous a transmis un aïkido riche de sa complexité, débarrassé des illusions de la facilité et conscient d’être si solidement ancré dans des principes immuables qu’il ouvre sur une infinité de mouvements. Comme les notes de la gamme ou les couleurs primaires génèrent une quantité incommensurable d’œuvres. Les générations suivantes, trouvant, sans doute avec raison, que le génie était difficile à acquérir et à enseigner, ont privilégié une découpe rationnelle de l’énergie, en nommant avec précision chaque technique, en les dénombrant, en séparant Ura et Omote, en ramenant les grands principes à des gestes formatés, organisés dans un catalogue qu’il conviendrait d’apprendre par cœur.

En faisant cela, les héritiers du fondateurs ont facilité l’accès au plus grand nombre, ce qui est sans doute une bonne chose, mais ont pu amener le pratiquant dans la confusion qu’il suffit de savoir suivre une recette de cuisine pour faire de chacun de nous un cuisinier. Il n’est pas rare de rencontrer des pratiquants connaissant sur le bout des doigts le catalogue des techniques mais appliquant un aïkido comme on lit une partition, avec une certaine rigueur certes, mais peu ouverts aux mille subtilités personnelles que tout aïkidoka se doit de développer. Lorsqu’il s’agit d’éduquer les enfants, on dit que le véritable travail commence le jour où on décide de fermer les livres savants et qu’on décide d’écouter son enfant, son cœur, la nature de l’énergie relationnelle. Qu’en est-il de l’aïkido? La véritable pratique ne commencerait-elle pas le jour où l’on décide de mettre de côté le catalogue, et de développer son propre aïkido, toujours immergé dans les principes immuables mais riche de notre génie personnel.

Aïkido et technique

L’apprentissage de l’aïkido est un processus complexe. Un adage dit qu’il faut effectuer une technique 10 fois pour la retenir, 100 fois pour la réaliser avec fluidité et 1000 fois pour en comprendre l’essence et l’utilité. Pour un débutant il est normal d’observer le geste montré par le professeur et de chercher à le reproduire à l’identique. Dans les débuts de son apprentissage on ne perçoit souvent que la dimension technique, la partie réalisée, la forme de l’aïkido et l’on cherche à répéter ce que le professeur à montré.

Petit à petit, on perçoit des dimensions énergétiques, humanistes voire spirituelles de la technique. On comprend également que l’aïkido du professeur ne représente qu’une infime partie de ce qu’il y a à découvrir et que le but de la pratique n’est pas de copier l’aïkido du professeur mais de développer sa propre compréhension de l’art en fonction de son physique, sa personnalité, son tempérament sans toutefois trahir les principes universels qui régissent l’aïkido.

En résumé, s’il est normal de s’attarder, de corriger, de faire les réglages techniques permettant de réaliser un mouvement, rapidement l’aïkidoka doit se concentrer sur son travail intérieur, son shisei, son souffle, sa disposition mentale, sa fluidité. En cela le bavardage, l’analyse technique, l’intellectualisation de son mouvement ou de celui de l’autre créent une distance qui ne peut véritablement permettre de progresser. La recherche de son art est un travail intérieur, solitaire, personnel, en relation avec les autres, mais propre à chacun. Voilà pourquoi, traditionnellement, seul le bruit des chutes venait troubler le silence et la recherche des membres du dojo.

Toujours se tenir prêt

Il n’y a pas de garde à proprement parler en aïkido. Ce qui compte est la disponibilité. Nous cultivons donc le Mu Kamae, l’art d’être disponible sans paraître. Notre ennemi n’est pas celui qui nous attaque, notre ennemi c’est ce qui nous divise au point que lui soit venu l’idée de m’attaquer. La tentation de la division est aussi présente en moi et je dois faire en sorte qu’elle soit remplacée par le sentiment d’unité, l’harmonie qui ne fait qu’un. Ce n’est donc pas en me mettant en garde, dans la position agressive de celui qui va s’opposer à l’énergie de mon partenaire que je pourrai cultiver cette harmonie. Mon kamae est donc présent mais transparent, détendu, disponible, je ne suis pas en garde, je prends garde, et nul ne doit savoir si je suis en train de penser, si je me prépare à recevoir ou à donner une attaque. Je remplis l’espace d’une présence tranquille. Et cela commence dès l’entrée sur le tatami.

L’aïkido, respiration de la vie

Dans la pratique de l’aïkido, le souffle est primordial. Bien sûr il y a le souffle de nos poumons, la libre circulation de l’air, le va-et-vient de l’énergie à l’intérieur de notre corps pour oxygéner les cellules. Bien respirer, de la bonne façon et au bon moment est indispensable à une pratique souple et harmonieuse. Mais la simple respiration physique ne suffit pas. Le flux et reflux qui agit à l’intérieur de nous doit être compris comme une énergie plus grande que nous. La terre tourne, les arbres poussent, les océans dansent leur balais aquatique par le mouvement des marées. L’énergie que le pratiquant utilise dans ses mouvements, s’harmonisant à ceux de son partenaire, ne lui appartient pas vraiment. Il doit se laisser traverser par ce flux tout en veillant à ne pas contracter ses muscles, ne pas marquer de temps d’arrêt, ne pas interrompre le cours des choses, ne pas chercher à enfermer l’énergie dans ses mains, dans ses bras. Même la volonté acharnée de réussir peut créer une crispation inutile et néfaste à la libre circulation du souffle. Tout à coup l’aïkidoka réalise qu’il travaille en apnée, que sa respiration ne suit pas le cours naturel. Alors il faut reprendre, tranquillement, faire descendre la respiration à l’étage ventral et petit à petit, libérer les épaules, les poumons, le plexus… Le corps se décontracte et enfin le souffle prend sa véritable signification.