Aïkido et académie

Existe-t-il un aïkido académique? La question mérite d’être posée puisque d’aucuns se prétendent d’un aïkido officiel. Prenons l’exemple de la langue française et de son institution la plus vénérable, l’Académie Française. Force est de constater que l’institutionnalisation de la langue est arrivée dans un deuxième temps, après la création, la pratique, la diffusion du français. De ce point de vue, l’académie enregistre les usages du français dont elle ne peut que constater l’existence préalable. Son enregistrement fixe et fige une certaine manière de parler niant à la fois la dynamique, la vivacité autant que la diversité de toutes les langues françaises qui cohabitent et se nourrissent à travers le monde.

Si on considère que l’aïkido est un art, que cet art a précédé son officialisation et qu’il continue de manière vivante à se pratiquer à travers la planète, alors quelle place peut bien occuper un aïkido officiel, académique? Cette minéralisation de l’art, arrivé tardivement dans notre histoire et initiée par le fils du fondateur, pourrait figer aujourd’hui dans un aïkido formaté toute nouvelle compréhension.

Il ne s’agit pas de laisser notre discipline partir dans tous les sens et devenir un grand ramassis de n’importe quoi. On peut admettre une académie, un aïkido officiel pour ce qu’il est. Comme l’Académie Française est un repère dans l’usage du français, bien que personne ne veuille véritablement parler selon ses strictes recommandations. Les exigences d’une académie sont toujours les fruits d’une histoire, de traditions, d’habitudes plus ou moins cohérentes, d’influences, d’enjeux politiques, d’ambitions individuelles, de hasards, de compromis… S’il est bon de les connaître et de les comprendre, il est aussi possible de ne pas en être dupes et de maintenir sa propre recherche vivace et authentique, loin des ban(c)s confortables de l’académie.

Quand Lao-Tseu faisait de l’Aïkido

Les hommes en naissant sont tendres et frêles, la mort les rend durs et rigides. En naissant les herbes et les arbres sont tendres et fragiles, la mort les rend desséchés et amaigris.

Le dur et le rigide conduisent à la mort, le souple et le faible conduisent à la vie.

Forte armée ne vaincra, grand arbre fléchira,

La dureté et la rigidité sont inférieures; la souplesse et la faiblesse sont supérieures.

Omote-Ura

Revenons sur ces notions passablement complexes que sont Omote et Ura. Il faut d’abord faire un petit détour par la pensée chinoise. Notre habitude occidentale a tendance à la résumer à une penser binaire, comme si Yin et Yang étaient des opposés. Il y a ce qui est Yin d’un côté et ce qui est Yang de l’autre. C’est très réducteur comme nous allons le voir. L’idéogramme japonais de paysage est symbolisé par les monts verticaux et les rivières qui en découlent. Il ne s’agit pas d’opposer ce qui monte et ce qui descend, mais de comprendre qu’entre eux mais aussi entre le solide et le liquide, l’opaque et le transparent, le silencieux et le chantant existent le vide médian à l’origine de toutes les possibilités. Contempler un paysage revient donc à contempler l’infinie des possibles qui le constitue. La pensée japonaise héritée de cette tradition n’est donc pas binaire, mais ternaire en ajoutant aux pôles dynamiques ce vide médian originel.

En aïkido, Ura et Omote désignent à la fois ces deux pôles dynamiques et aussi le vide médian qui offrent toutes les variantes, toutes les dimensions, toutes les possibilités d’un geste technique. Il est donc réducteur de dire qu’un mouvement a deux formes et qu’il doit être réalisé soit d’une façon soit d’une autre. Ce serait comme dire qu’il n’y aurait que les extrêmes d’une pensée, d’une philosophie, d’un point de vue, noir ou blanc. Alors que le nuancier de gris constitue toute la richesse, toute l’adaptation dynamique et créatrice qui fait de notre art une discipline exceptionnelle. Point de kata, de situation figée et répétitive, chaque instant, chaque mouvement, chaque seconde est différente et se situe quelque part dans l’interaction qu’offre la dynamique Omote-Ura

C’est pour savoir où je vais que je marche (Goethe)

La pratique de l’aïkido n’énonce pas tout de suite toutes ses promesses. Certaines sensations, certains prodiges, sont difficiles à expliquer au pratiquant débutant. Ainsi il faut marcher pour savoir où l’on va, d’où l’importance de faire confiance à celui qui se propose de nous guider. Au fur et à mesure que les corps se décontractent, que les respirations opèrent et qu’on se dégage de l’application technique, des énergies nouvelles se révèlent, des attitudes plus sûres, des stabilités apparaissent. L’équilibre peut alors se sentir à l’intérieur et ainsi, le fragile se renforce, le fort s’adoucit, le nerveux s’apaise, l’insécure gagne en confiance. Mais tout cela est impossible à détecter au tout début de sa pratique, il faut persévérer avec assiduité, travailler dans la joie et dans le feu comme le soulignait Ô Sensei.

Persévérance et aïkido

Il n’existe pas des milliers de façons de progresser dans l’acquisition d’un art. Le raffinement ne peut venir que de la répétition. Bien sûr il vaut mieux faire un pas dans la bonne direction que plusieurs dans la mauvaise. Le jugement, le discernement reste de mise, il ne s’agit pas de persévérer constamment dans de mauvaises habitudes. Lorsque l’on a trouvé son professeur, un dojo sérieux et agréable où l’on pratique un aïkido rigoureux apte à renforcer équilibre, puissance et souplesse, alors seule la persévérance permet d’ouvrir peu à peu les différentes portes de la connaissance. Ces portes sont d’abord invisibles au pratiquant débutant, mais à force de travailler les mêmes dispositions physiques et mentales, le corps se modifie, les blocages mentaux s’assouplissent et laissent place à un nouvel être, mieux disposé, plus ouvert.

Maître Tamura disait qu’il vaudrait mieux ne jamais avoir commencé l’étude de l’aïkido plutôt que d’interrompre sa recherche. En effet les transformations lentes mais profondes qui s’inscrivent en nous ne sont pas de celles que l’on peut obtenir en papillonnant, en zappant comme dans un buffet où l’on se rendrait selon l’humeur picorer de ci de là quelques bienfaits accessibles. L’esprit et le corps doivent s’accorder dans une harmonie. un ordre, une direction, à la bonne distance physique et mentale, au centre d’une énergie puissante. Rien de tout cela n’est promis au pratiquant impatient, consommateur irrégulier, visiteur d’un soir. Les années font la différence et continuent à ouvrir les portes de la compréhension de l’aïkido, de soi, de la vie.