Se libérer des six travers dans les arts martiaux

En préface du livre de Kisshômaru Ueshiba, L’esprit de l’aïkido, Taitetsu Unno rappelle les sages paroles de Yagyù Munenori énoncées dans Transmission de l’art du combat dans la maison Tokugawa qu’à mon tour je vous partage ici.

La finalité des arts martiaux est de surmonter six grands travers: le désir de vaincre, le désir de connaître des bottes secrètes, le désir de paraître, le désir de posséder un ascendant psychologique sur l’adversaire, le désir de rester impassible dans l’attente d’une ouverture et enfin… le désir de se libérer de tous ces travers.

À méditer…

Du dogmatisme en Aïkido

Comment rester fidèle à l’enseignement de Maître Ueshiba sans tomber dans la réification d’un art? Comment s’inspirer, s’appliquer, comprendre sans figer? Comment savoir que je suis sur la bonne voie? Existe-t-elle?

En chinois ancien le verbe « être » n’existe pas. La façon de penser les choses est de les situer toujours quelque part entre deux pôles dynamiques. Ainsi le « monde » se dit Terre-Ciel. Il faut donc comprendre que le monde se situe entre le haut et le bas, le solide et le gazeux, le visible et l’invisible, le palpable et l’insaisissable… Ces contraires non contradictoires créent le vide médian, espace de tous les possibles.

La forme d’une technique d’aïkido ne peut être qu’une des mille variations possibles entre Omote-Ura, entre le centre et le cercle, entre l’accueil de la force de l’autre, et l’imposition de notre énergie… Il est donc impossible de figer notre étude sur la répétition d’un geste unique, constant, toujours observable et toujours évaluable selon des critères fixes.

Perpétuer l’art de O Sensei ne consiste pas à singer ses mouvements mais à affiner notre compréhension de l’univers possibiliste qu’il nous a transmis.

Transmission

En choisissant un dojo, chacun s’attend à trouver un enseignement de qualité et bien sûr, on imagine que la qualité de son apprentissage dépend de celle de l’enseignement. S’il existe un lien, il ne faut pas oublier que l’apprentissage est un acte intime et que chacun d’entre nous reste maître de ce qui est appris ou non. Le professeur se doit de créer l’environnement dans lequel il est possible d’acquérir l’expérience de la connaissance, mais son pouvoir s’arrête là.

Tout pratiquant d’aïkido a fait l’expérience de réussir quasi-parfaitement une technique ou un mouvement sans pour autant comprendre exactement ce qu’il venait de se passer. Il réessaye, insiste, tente de se rappeler mais ça ne marche plus aussi bien. Le vieux maître de Kyudo aurait dit dans le cas d’un tir parfait « Quelque chose a tiré ». Parfois quelque chose a fait de l’aïkido à un moment précis, un moment de grâce difficile à expliquer et à reproduire.

Pour l’enseignant c’est la même chose. Parfois le message que l’on souhaitait faire passer se heurte à mille difficultés, et rien n’arrive sinon agacement et impatience. Parfois, sans savoir exactement pourquoi le professeur réussi à transmettre très précisément ce qu’il projetait, et il peut voir dans le regard de chaque élève la compréhension et la satisfaction de la réussite. Pour lui, quelque chose à transmis, quelque chose a enseigné.

Il est indéniable que chacun, professeur ou élève doit faire de son mieux. Mais la réussite de la transmission dépend de bien des facteurs que personne ne maîtrise vraiment. Parfois tout est fluide, facile, clair. Parfois cela reste trop compliqué. La transmission a une part de mystère et l’art pédagogique n’est que peu de secours. Seule l’expérience peut guider un petit peu le professeur dans ses tentatives.

Aïkido et académie

Existe-t-il un aïkido académique? La question mérite d’être posée puisque d’aucuns se prétendent d’un aïkido officiel. Prenons l’exemple de la langue française et de son institution la plus vénérable, l’Académie Française. Force est de constater que l’institutionnalisation de la langue est arrivée dans un deuxième temps, après la création, la pratique, la diffusion du français. De ce point de vue, l’académie enregistre les usages du français dont elle ne peut que constater l’existence préalable. Son enregistrement fixe et fige une certaine manière de parler niant à la fois la dynamique, la vivacité autant que la diversité de toutes les langues françaises qui cohabitent et se nourrissent à travers le monde.

Si on considère que l’aïkido est un art, que cet art a précédé son officialisation et qu’il continue de manière vivante à se pratiquer à travers la planète, alors quelle place peut bien occuper un aïkido officiel, académique? Cette minéralisation de l’art, arrivé tardivement dans notre histoire et initiée par le fils du fondateur, pourrait figer aujourd’hui dans un aïkido formaté toute nouvelle compréhension.

Il ne s’agit pas de laisser notre discipline partir dans tous les sens et devenir un grand ramassis de n’importe quoi. On peut admettre une académie, un aïkido officiel pour ce qu’il est. Comme l’Académie Française est un repère dans l’usage du français, bien que personne ne veuille véritablement parler selon ses strictes recommandations. Les exigences d’une académie sont toujours les fruits d’une histoire, de traditions, d’habitudes plus ou moins cohérentes, d’influences, d’enjeux politiques, d’ambitions individuelles, de hasards, de compromis… S’il est bon de les connaître et de les comprendre, il est aussi possible de ne pas en être dupes et de maintenir sa propre recherche vivace et authentique, loin des ban(c)s confortables de l’académie.